Francois Salmeron

« Expression brute »

Par François Salmeron, critique d’art

Féru de l’École de New York, le travail de Gérard Escougnou s’inscrit de plain-pied dans la veine de l’expressionnisme abstrait, notamment de par la gestuelle du peintre qui n’est pas sans rappeler les giclures et les coulures de Jackson Pollock, ou de par la matérialité de ses tableaux où s’accumulent par exemple chaux, encre ou acrylique liquide. Mais si son œuvre est éminemment abstraite, nombre de ses premiers tableaux conservent encore une référence au réel dans leurs titres mêmes, qui renvoient à des sites géographiques (Bocage, Alpes, Bora Bora, Taïga, Nord Fjord), alors que Rorschach constitue une sorte de paysage mental halluciné évoquant les souvenirs et traumas dans lesquels Pollock puisait son inspiration. Les tonalités austères et telluriques des œuvres d’Escougnou enracinent enfin sa production dans un sol raboteux où s’amassent donc diverses couches de matières.

Ces premiers tableaux forment ainsi de véritables strates picturales, tandis qu’émergent çà et là quelques motifs reconnaissables, à l’image des arbres de Kingston, Rêve et Arbre japonais, ou des barbelés de Camp d’arrêt que le peintre accole directement sur son tableau. On remarque aussi qu’à ce stade-là, quasiment aucun vide n’apparaît dans les œuvres de Gérard Escougnou – comme si son art, à l’instar de la nature chez les Anciens, avait horreur du vide. Les panneaux de bois sont effectivement saturés de coulures et de taches de peinture jetée à même la surface du tableau, puis recouverts d’une couche de vernis.

Gérard Escougnou explique d’ailleurs se livrer à de véritables expérimentations, où les coulures et les taches se forment et se fixent de manière quasi autonome. En fait, le peintre ne fait que lancer l’acrylique liquide ou l’encre sur les panneaux de bois, sans pouvoir tout à fait prévoir le rendu final. Mais s’il ne maîtrise pas totalement les taches et les coulures qui se forment, le peintre conserve le pouvoir de juger de leur apparence, et d’anéantir les tableaux qu’il ne juge pas satisfaisants.

Une fureur destructrice, une violence sourde, semblent donc couver au sein même du procédé artistique d’Escougnou. Or cette même fureur se retrouve dans les traits exaltés qu’esquisse le peintre, comme en témoignent les biens nommés Rouge, Éruption et Terre de Feu débordant tous trois d’une impressionnante ardeur. La force brute d’Escougnou rejaillit sur ces tableaux où la peinture gicle littéralement. Incontestablement, ces compositions enfiévrées s’inscrivent dans la lignée de l’action painting, qui considère la peinture comme l’expression d’une pure impulsion corporelle.

Dans cette débauche de matière et d’énergie, Gérard Escougnou accomplit toutefois un tout autre geste. Certes les matières s’accumulent et forment différentes strates sur la surface du tableau, mais parmi les taches, on perçoit parfois des sortes de griffures ou de creux dus au ponçage qu’effectue également le peintre. Après l’amassement des couches de peinture, il s’agit donc de gommer, de vider le tableau, d’y soustraire de la matière. Dès lors, on remarque que les œuvres de Gérard Escougnou s’allègent peu à peu et accueillent des blancs. Par exemple, les tonalités vertes et violettes d’Aquatic et de Papillons gagnent en légèreté. Les taches d’encre et d’acrylique se font plus diaphanes. Dans Baya, de précieuses petites nervures se forment aux extrémités des flaques d’encre. L’œuvre s’aère et la vigueur brute des peintures d’Escougnou s’enrichit désormais d’une touche plus fine, plus fragile.

Cependant, Gérard Escougnou n’abandonne pas tout à fait la fureur et la grande liberté gestuelle de l’expressionnisme abstrait. Manville ou la série Limites constituent des all over, et tracent des réseaux linéaires complexes composés d’innombrables circonvolutions recouvrant toute la surface du tableau. Ces œuvres côtoient toutefois la série Traits, plus légère, où alternent des blancs, des drippings noirs, et des bandes verticales rouges, jaunes et bleues, couleurs primaires caractéristiques du maître abstrait Mondrian.

Aujourd’hui la pratique de Gérard Escougnou se cristallise dans un protocole à trois temps. Tout d’abord, le peintre réalise à la bombe des flaques colorées. Les couleurs se vivifient encore, deviennent parfois carrément flashy, notamment dans Expression 40 et Expression 41 dont les contours léchés évoquent immanquablement le Pop Art. La série Expression onirique est quant à elle tout aussi lumineuse, et nous enjoue de ses cercles et serpentins aux tons acidulés. Ensuite, ces fonds vifs se trouvent entrecoupés d’aplats blancs, offrant un moment de respiration dans le tableau.

En dernier lieu, Gérard Escougnou renoue avec sa gestuelle expressionniste en employant de larges entrelacs noirs. Ces arabesques dessinent des circuits plus ou moins alambiqués, dont certains constituent de véritables nœuds, ou à l’inverse, se simplifient et se géométrisent comme pour former un réseau routier. Mais si l’œuvre de Gérard Escougnou s’épure et se structure davantage ici, si son expression devient plus concise et s’illumine, elle ne perd rien de l’intensité originelle qui anime le peintre. En s’épaississant, les entrelacs se consolident et gagnent en densité. Ils se déploient enfin comme autant de coups de griffes instinctifs contrastant avec les fonds blancs et colorés qu’ils dynamisent et lèguent, comme dans une mise au point photographique, au second plan du tableau.

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